FRAACTUR COLLABORATION ISSUE 01-02:
PASSION X SACRIFICE
L’elegance de devenir soi
Il y a ce que la vie nous donne et ce que, lentement, nous décidons d’en faire.
Nous recevons un nom, une famille, une histoire, une culture, parfois un héritage si puissant qu’il semble avoir commencé à parler pour nous avant même que nous ayons trouvé notre propre voix. Puis vient un moment essentiel dans toute existence :
Celui où il faut apprendre à transformer ce que nous avons reçu en quelque chose qui nous ressemble. Non pour renier nos origines, mais pour devenir capables de les habiter librement. C’est peut-être dans cet espace, fragile et fécond, entre héritage et liberté, que se tient aujourd’hui Donatella Jackson.
À vingt-six ans, cette artiste américaine installée en France peint, écrit, explore la photographie et construit un univers où se rencontrent l’identité, la représentation, la mémoire et le regard.
Petite-fille du révérend Jesse Jackson Sr, elle appartient à une famille dont le nom est profondément lié à l’histoire des droits civiques des personnes noires aux États-Unis.
Elle a grandi entourée de conversations sur la justice, la représentation et la question de savoir qui possède le droit de raconter l’histoire.
Elle sait ce que représente cet héritage et parle avec respect du travail accompli par son grand-père.
Mais lorsqu’on rencontre son univers, une autre question apparaît très vite : comment trouver sa propre voix lorsque l’on vient d’une histoire qui parle déjà si fort ?
Cette question dépasse naturellement
Donatella. Elle touche à quelque chose de profondément humain. Nous sommes
tous, d’une certaine manière, des héritiers. Nous arrivons dans un monde
commencé avant nous. Nous recevons des histoires que nous n’avons pas
vécues, des valeurs que d’autres ont choisies, des attentes que nous n’avons pas
formulées. Nous sommes faits de cette transmission, mais nous ne sommes pas
condamnés à sa répétition. Toute existence porte en elle cette tension entre ce qui
nous précède et ce que nous voulons devenir. La liberté commence peut-être
précisément là : non pas dans l’illusion de pouvoir tout recommencer, mais dans la
possibilité de donner une forme personnelle à ce que la vie a placé entre nos mains.
Chez Donatella, cette liberté a d’abord pris la forme d’un geste : dessiner.
Enfant, elle dessine partout. Sur le dos des papiers à en-tête de ses parents, sur
les serviettes du restaurant italien du quartier, sur les murs de la cave de ses
grands-parents. Elle ne se demande pas encore si elle sera artiste. Elle ne cherche
ni reconnaissance ni légitimité. Elle répond simplement à une nécessité intérieure.
« Je savais simplement que quelque chose en moi devait sortir, et peu importait où
cela atterrissait. » Il y a dans cette phrase quelque chose de très juste sur la
création. Nous imaginons parfois que nous choisissons nos passions. Il arrive
aussi que ce soient elles qui nous choisissent. Elles reviennent, insistent, trouvent
leur chemin malgré les détours et finissent par nous rappeler une part de nous-
mêmes que nous avions peut-être essayé de mettre de côté. C’est ce qui arrive à
Donatella. Lorsqu’elle doit choisir ses études, ses parents l’encouragent à
envisager une voie plus sûre que celle de l’art.
« Je savais simplement que quelque chose en moi devait sortir, et peu importait où cela atterrissait. »
Elle rejoint UCLA et étudie les
études afro-américaines et la littérature anglaise. La peinture s’éloigne en
apparence seulement. Elle continue à dessiner ses camarades et ses colocataires
dans les marges de ses carnets. Elle croit avoir reporté cette vocation ; elle découvre progressivement qu’elle ne l’a jamais abandonnée. La pandémie vient
bouleverser la trajectoire prévue. Son université ferme le jour de ses vingt ans et le
temps, soudainement suspendu, lui rend l’espace nécessaire pour peindre. Elle
marche quatre-vingt-dix minutes depuis Dupont Circle pour acheter son premier
nécessaire de peinture à l’huile. Un portrait naît; puis un autre. Elle commence à
peindre chaque jour et décide de montrer publiquement son apprentissage sur
TikTok. Ce détail pourrait sembler anecdotique. Il dit pourtant quelque chose de sa
manière d’avancer: Donatella accepte de commencer sans être certaine de réussir.
Elle accepte d’être vue en train d’apprendre. Or il existe une forme de courage dans le commencement. Nous voudrions souvent attendre d’être prêts, sûrs de
nous, parfaitement légitimes. Mais une vie se construit rarement ainsi. Il faut
parfois avancer avant de connaître la route. Devenir suppose d’accepter que nous
ne soyons pas encore celui ou celle que nous espérons être.
Son travail prend parallèlement une profondeur nouvelle lorsqu’elle commence à
étudier les représentations historiques de la féminité noire. Elle découvre les
caricatures qui, pendant des générations, ont réduit des femmes à quelques
stéréotypes. Elle comprend alors combien une image peut devenir une violence
lorsqu’elle retire à l’autre sa complexité. À force d’être répétée, une représentation
finit parfois par passer pour une vérité. Celui qui contrôle les images possède ainsi
une part du pouvoir de définir celui qui sera regardé. Donatella choisit de répondre
par le portrait.
Dans ses premières séries, les sujets noirs occupent le centre. Ils
regardent celui qui les regarde. Ils ne sont plus rejetés vers les marges de la toile. Ils prennent possession du cadre, avec leur présence, leur singularité, leur dignité.
Derrière le geste esthétique apparaît alors une question presque philosophique : qu’est-ce que voir véritablement quelqu’un ? Voir n’est pas seulement regarder:
Nous pouvons regarder une personne sans jamais la rencontrer véritablement. Nous pouvons voir son visage tout en demeurant prisonniers de nos préjugés, de
nos habitudes et des catégories dans lesquelles nous l’avons déjà enfermée. Voir vraiment suppose autre chose : accepter que l’autre soit toujours plus vaste que l’idée que nous nous faisons de lui. Donatella l’exprime d’une manière simple: « Je crée pour être vue. Je crée pour que les autres se sentent vus. » Cette phrase
pourrait être le fil invisible de toute son œuvre: elle parle évidemment de représentation, mais aussi de reconnaissance. Être visible ne signifie pas nécessairement être vu. Nos sociétés n’ont jamais produit autant d’images, et
pourtant chacun continue de chercher ce regard particulier qui ne réduit pas, qui ne classe pas, qui ne juge pas avant de connaître. Être vu, au sens profond, c’est peut-être être accueilli dans toute sa complexité.
« Quand je peins ces femmes, je peins aussi d’une certaine maniere, mon propre reflet mais legerement deforme . »
COLLAB PIECE WITH CONNER CHE
Pour Donatella, cette question prend une dimension encore plus personnelle lorsqu’elle quitte les États-Unis pour la France. Partir signifie toujours perdre quelque chose. Des habitudes, des visages familiers, une manière instinctive de comprendre les lieux.
Mais partir offre également une possibilité rare : découvrir qui nous sommes lorsque les repères qui nous définissaient ne sont plus là.
Donatella quitte le pays dans lequel elle a grandi, traverse l’Atlantique, apprend à construire une vie dans une nouvelle langue et accepte l’incertitude du
recommencement. À Washington comme à Chicago, le nom Jackson possède un poids particulier. Il raconte déjà une histoire avant qu’elle ait commencé à raconter
la sienne. En France, la distance lui offre une liberté nouvelle. Elle ne cherche pas à
effacer ce nom ni ce qu’il représente. Elle veut simplement savoir ce qui peut naître
lorsqu’elle cesse de le laisser parler avant elle.
Devenir soi ne signifie donc pas tout recommencer. Il ne s’agit pas d’effacer le passé, de rejeter sa famille ou de prétendre ne rien devoir à personne.
Au contraire. La véritable liberté est peut-être celle qui permet de dire : je sais ce que j’ai reçu, je sais d’où je viens, et maintenant je dois découvrir ce que je vais en faire.
C’est exactement ce dialogue entre héritage et devenir que Donatella poursuit aujourd’hui à travers deux femmes : Joséphine Baker et Donyale Luna. Toutes deux ont connu le départ et la réinvention. Joséphine Baker quitte l’Amérique et trouve à Paris un espace où elle peut construire une autre existence.
Donyale Luna, née Peggy Ann Freeman à Detroit, choisit un nouveau nom et invente une présence singulière qui marquera l’histoire de la mode.
Donatella les regarde non comme des modèles qu’il faudrait reproduire, mais comme des femmes avec lesquelles il est encore possible, plusieurs décennies plus tard, d’entrer en conversation. « En peignant ces femmes, je peins aussi, d’une certaine manière, mon propre reflet, mais légèrement de biais.»
La formule est belle. En effet, nous nous construisons aussi à travers ceux qui nous précèdent. Certaines personnes deviennent des miroirs sans que leur histoire ressemble exactement à la nôtre. Elles nous permettent simplement d’apercevoir une possibilité.
Elles ont osé avant nous une liberté dont nous cherchons encore la forme. Donatella ne veut d’ailleurs sauver ni Baker ni Luna. « Elles se sont déjà sauvées elles-mêmes », dit-elle.
Elle cherche plutôt à comprendre ce que leurs choix ont exigé d’elle: partir, changer de nom, accepter l’inconnu.
Et de cette conversation silencieuse naît la question la plus forte de son travail actuel : « Combien coûte le fait d’être l’autrice de soi-même, et est-ce que cela en vaut la peine ?» Voilà peut-être la question philosophique qui traverse véritablement Donatella Jackson. Nous parlons beaucoup aujourd’hui de liberté, d’accomplissement et de la nécessité d’être soi.
Nous parlons moins du prix de cette liberté. Car choisir une direction signifie toujours renoncer à une autre; être fidèle à une vocation peut demander d’abandonner certaines sécurités:
devenir soi peut parfois éloigner de ceux qui préféraient la personne que nous étions auparavant. Donatella le sait: la création lui a coûté des heures de sommeil, une certaine stabilité financière, des emplois, parfois des relations ou des amitiés qui n’ont pas résisté à ses transformations.
Elle ne glorifie pas ces renoncements. Elle les regarde comme une réalité. « La passion ressemble à une force qui nous attire, le sacrifice ressemble à une perte », explique-t-elle. La distinction est importante. Une passion n’a de sens que si elle ouvre davantage à la vie. Le sacrifice, lui, rappelle simplement que ce qui compte véritablement possède parfois un prix.
Nous découvrons alors nos priorités moins dans ce que nous affirmons aimer que dans ce à quoi nous acceptons réellement de consacrer notre temps. Donatella, elle, donne du temps à la peinture: cinq heures, huit heures, parfois douze ou treize heures devant une toile. Son atelier est à son image : vivant, libre, contemporain.
Son téléphone filme, un ordinateur affiche l’image de référence, une série ou de la musique accompagne le travail, le thé et quelques snacks côtoient les pinceaux, un tapis de yoga attend à proximité. Une chanson peut devenir une couleur. Une question entraîne une recherche. Une histoire conduit vers un visage. Puis vient le croquis, et enfin la toile.
L’univers de Donatella explorer ici :